Laos – Cambodge, un passage de frontière terrestre rock n’roll

Comment une formalité administrative supposée durer 15 minutes s’est transformée en lutte contre la corruption !

On nous avait prévenus, l’unique poste frontière ouvert aux touristes entre le Laos et le Cambodge est l’un des plus corrompus au Monde. Un réseau de magouilles bien en place permet à chacun des acteurs (agence de voyage, chauffeur de bus, douaniers laotiens et cambodgiens) de prendre sa petite part de bakchich lors votre passage.

Nous sommes des petits backpackers pleins de principes. Aussi c’est vite décidé, on passera sans lâcher un centime à la corruption !

Géopolitique & état des lieux des forces en présence

Installez-vous bien confortablement, on vous explique les enjeux.

Le visa d’entrée au Cambodge coûte, pour les petits Français (vous verrez ensuite qu’être Français a son importance !), 30$US, ni plus ni moins.

Il y a différents moyens d’obtenir votre visa :

  • A l’ambassade du Cambodge, en France, avant le départ : 30$ assurés, mais pas possible dans notre situation (en voyage depuis septembre).
  • Dans une des ambassades du Cambodge des pays que vous visitez auparavant : 30$ assurés, traitement en 3 jours environ. Pour nous, cela signifiait passer 3 à 5 jours dans la charmante ville de Vientiane… Hors de question !
  • Au poste frontière Laos – Cambodge, au niveau de Ban Nakasang (4000 îles). C’est là que ça se complique !
    • Option 1 : vous prenez un billet tout compris en agence (bateau pour quitter les 4000 îles, bus qui vous amène jusqu’à la frontière, vous la fait traverser et vous laisse à la ville cambodgienne de votre choix (prix selon les destinations/agences)
    • Option 2 : vous faites vos petites magouilles tout seul. Vous commencez à nous connaître, c’est l’option qu’on a choisie !

Je vous entends déjà marmonner « Mais pourquoi faire compliquer quand on peut faire simple Jean-Pierre ? ». Parce que !
Parce que la corruption commence dès que l’on monte dans un bus. L’agent de voyage vous propose de vous prendre 40$ pour régler toutes les formalités de passage de frontière sans que vous ne leviez vos fesses de votre siège. Alléchant, confortable. A 30$ le visa, ça fait 10$ de partagés entre agents, chauffeur et douaniers. Pour nous, c’était NON !

On a lu beaucoup de blogs de voyageurs super-héros de la lutte anti-corruption. Certains avaient décidé de tout de même monter dans ces bus mais de ne pas payer les 40$. Arrivés à la frontière, ils descendaient du bus pour effectuer eux-même les formalités, et lorsqu’ils refusaient de payer les bakchichs, le chauffeur de bus leur mettait une grosse pression en leur disant qu’il allait partir sans eux. Ils s’en sortaient généralement avec 5$ d’économie, mais le sentiment de ne pas avoir pu pleinement remplir leur mission.

Stratégie & débarquement

C’est là que notre plan digne d’un « James Blonde » se met en place ! Nous décidons, sur les bons conseils de certains bloggeurs, de ne pas prendre ces bus. Nous réservons un minivan pour Siem Reap au départ de la frontière pour 20$ par personne (chez AVT – Asia Van Transfer, une société de transport vraiment efficace). Départ 11h30.
Du coup il nous faut partir tôt ! Le premier bateau « touristique » quittant l’île de Don Khone à 8h30, nous décidons de demander au propriétaire de notre guesthouse s’il peut nous emmener sur le continent à 6h30 du matin (la frontière ouvre à 8h). Bingo, il accepte de le faire pour 20.000 kip (2€) par personne, le même prix que le bateau de 8h30.

6h30 : Nous voilà les fesses dans le frêle esquif. Un petit déjeuner super vitaminé (des sandwichs quoi) dans le sac, on s’attend à ce que la bataille soit rude et longue ! Ça tangue franchement, on ne fait pas trop les malins (mais où est passé le pied marin de cette fière Bretonne !), mais nous sommes grisés par l’enjeu de la mission à venir.

7h00 : On débarque à Nakasang, tels des GI sur Omaha Beach. Une armée de tuktuk nous attend, l’arme au poing, prêts à nous extirper moult dollars pour nous amener à la frontière. On sort un peu de la ville, rampant sous les tirs ennemis qui envoient des rafales de « Sabaidiiiiiii ! go border ? 50.000 kip each » (Bonjoooouuuur, vous allez à la frontière ? 5€ chacun).

7h15 : Arrivés près de la gare de bus, on décide d’établir notre camp de liaison ici et arrêtons un tuktuk pour en faire notre allié. Négocié à 30.000 kip par personne, il nous emmène jusqu’au poste frontière.

tuktuk

En approche du front, capital confiance gonflé à 100%

7h55 : On arrive devant le check point laotien. C’est moche, on sent que ce n’est pas notre guerre, et pourtant, nous voilà prêts à en découdre.

La guerre anti-corruption

les-armes

Attirail : Gueule déterminée pour lui, sourire enjôleur pour elle, des lunettes de poker(-menteur), la casquette en arrière mode « ouais j’suis un ouf ! », 2 passeports, 2 fois 30$ (et pas 1$ de plus !)

Première bataille : comme en 14 !

7h55 : Nous arrivons devant le guichet, déterminés ! L’un des douaniers s’installe, un peu pris de cours par notre arrivée matinale (nous étions, et de loin, les premiers). Il nous ouvre la petite fenêtre et prend nos passeports. Le premier tir ennemi ne tarde pas à retentir : « 2$ for stamp ». Nous étions préparés à cette attaque frontale. Nous refusons cordialement en lui expliquant que nous savons que le timbre de sortie est gratuit et que nous ne payerons pas. Sa réponse – « No pay, no stamp » – est sans équivoque, on s’apprête à vivre une guerre de tranchée chacun de son côté de la fenêtre.

8h00 : Conscients que la bataille sera longue, nous décidons d’économiser nos forces et c’est moi qui part le premier à l’assaut. Courtois, souriant, je tente d’engager le dialogue qui pourrait mener vers un accord de paix. Sans réussite. Les douaniers sont plus nombreux, se relaient plus souvent et essayent de nous essouffler, de nous avoir à l’usure. C’est sans compter sur Violaine, qui vient de faire le plein d’énergie avec un sandwich aux oeufs ! Ni une ni deux, elle prend une voix bien nasillarde et demande sans prendre le temps de respirer « Free stamp please, free stamp please, free stamp please »

8h20 : Nous essuyons de nombreux refus et « promesses » (« revenez demain », ou « vous aurez le tampon à 18h »). Un premier bus de touristes belges arrive, et remet la pression de notre côté (plus il y a de monde à la frontière, plus il est difficile de tirer en évitant les pertes civiles). Cherchant à éviter les dommages collatéraux, nous jouons de malice et décidons de tenter de nous faire passer pour des civils en faisant tamponner nos passeports avec les leurs, sans succès. Beaucoup d’entre eux s’amusent de notre acharnement et nous disent « ce n’est rien 2$, vous payez plus de votre temps ». Mais où sont passer les principes moraux ?! Je n’aurais pas aimé les rencontrer en 1940 ! (blague, bien sûr)

8h30 : Une fois le bus passé, retour à la case départ. Nos convictions commencent à être ébranlées, on ne sait plus quoi faire. Certains bloggeurs jouent la carte de « j’appelle l’ambassade » mais nous ne voulons pas sortir l’arme chimique du bluff, de peur de perdre en crédibilité sur la scène internationale.

8h35 : Au bout de 35 minutes de refus, je sors l’artillerie lourde et rends hommage à Johnny en me lançant dans un magnifique karaoké de « Que je t’aime ! » pendant que Violaine continue son refrain. Le coup est difficile à encaisser pour les Laotiens, l’un des douaniers vacille, mais ne tombe pas.

8h45 : Ça ressemble presque à la trêve de Noël, Violaine tente de sympathiser avec eux en leur demandant quelle série ils regardent sur leur smartphone, et leur fait découvrir les chants de Noël de Tino Rossi. Haha la fausse trève ! Tino Rossi, arme de destruction massive violant tous les accords de Genève ! L’un des deux douaniers encore dans la course (appelons le Didier) est nerveux, beaucoup plus fébrile que son collègue. Moins expérimenté sans doute. Nous décidons de tout miser sur lui et jetons toutes nos forces dans l’assaut final. Violaine use de son combo « sourire charmeur + voix nasillarde de poissonnière » pendant que je me découvre des dons de siffleur improvisateur d’airs faux.

8h55 : Notre petit souffre-douleur vacille, la paupière gauche tremble, il n’a plus la force de nous lancer les passeports à la figure. La victoire approche, d’ailleurs, les renforts arrivent (un tuktuk plein de nouveaux backpackers). Conscient que la bataille sera d’autant plus difficile avec l’arrivée de forces vives, Didier ouvre nos passeports, les tamponne mollement (on l’a vécu comme un but de Zidane au ralenti… Action magnifique) et nous les rend, non sans grincer des dents !

9h00 : Une fois l’ensemble des douaniers chaleureusement remerciés, nous sortons de là, célébrant cette victoire avec un petit « check » discret. Nous avons gagné une bataille mais pas la guerre, et nous attendons la fin de cette dernière pour sortir notre « Danse de la Victoire ».

Le Monde à toutes saveurs 1 – Corruption 0

tampon

On peut enfin sortir du Laos !

Deuxième bataille : la menace bactériologique

9h05 : Dans les 300 mètres de « no man’s land » séparant les deux postes frontière, nous sommes rattrapés par Harlynn & Tanja, deux Hollandaises qui, n’étant pas au courant de cette corruption, ont payé les 2$. Frustrées de s’être faites avoir si facilement, elles décident de se rallier à notre cause : une coalition internationale est née !

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Vue sur le poste frontière cambodgien

9h10 : Forts de cette rencontre, nous nous apprêtons à mettre en charpie les infirmiers qui, juste avant le poste frontière cambodgien, vous prennent votre température contre une aumône de 1$. Totalement facultatif et non-officiel.
Ces derniers ne nous demandent finalement que nos carnets de vaccination internationaux, que nous avons. Ils nous expliquent qu’il faut payer si on ne l’a pas, et ne nous demandent donc même pas une petite participation financière.

Les Cambodgiens n’ont pas mis leur forces spéciales en première ligne, mais seulement des petits fantassins de réserve… Erreur grave ! La bataille n’aura même pas eu lieu.

Le Monde à toutes saveurs 2 – Corruption 0

infirmier

Autorisation sanitaire : On n’a même pas livré bataille

Troisième bataille : la guerre des nerfs

9h15 : Nous arrivons au guichet cambodgien et « Oh, surprise », nos amis du bus de touristes belges sont encore là, amusés de nos sourires victorieux, mais grinçant également un peu des dents de nous voir encore « riches » de nos 2$ et de notre honneur.

9h20 : Le formulaire d’entrée rempli, nous le tendons fièrement aux douaniers cambodgiens avec notre passeport, notre belle photo déjà découpée et… 30$.
La réponse est cinglante : « Visa 35$ ». Rebelote. Nous leur expliquons que nous savons que ce n’est pas légal, que nous n’avons que 30$, et qu’on a tout notre temps.

9h25 : La stratégie cambodgienne est plus violente, plus fourbe aussi que celle des Laotiens. Ils usent de leur très grosse voix pour nous dire qu’on ne passera pas (là, on est dans le no man’s land avec impossibilité de rentrer de nouveau au Laos !), ou feignent tout simplement de totalement nous ignorer, comme si nous étions muets et transparents. Essayant d’aller contre le courant que nous imposent les douaniers, je laisse les 3 filles jouer la carte « séduction » en demandant très gentiment de leur faire le visa car elles en ont « teeeeeeellement besoin ».

les filles

Opération séduction exécutée par les filles

9h35 : Devant un tel déploiement de charme, les douaniers sont forcés de quitter le front (leurs bureaux) et reprennent des forces dehors. Violaine ne les lâche pas et reste dans son rôle en les interpelant « Hey, Mister handsome, we need a visa ! » (« Hé monsieur beau-gosse, on veut un visa »). L’un des douaniers nous demande :
– Where do you come from ? » (D’où venez vous ?)
– France »
– Aaarrrh french people, always difficult with you ! » (Ah les Français, c’est toujours difficile avec vous !). Tu m’étonnes ! D’après nos lectures de blog, on n’est pas les premiers à les enquiquiner ! On sent qu’ils lâchent. Déjà ? Pourtant l’enjeu financier est beaucoup plus important ici.

9h40 : Un douanier s’approche. Violaine ne se démonte pas, use de son plus beau sourire et lui tend la main « Je m’appelle Violaine, et vous ? ». Il sourit, lui rend sa poignée de main. On sent que la bataille est gagnée. Quelques douaniers reprennent leurs postes. Celui qui semble être leur chef nous dit « Ok for you but don’t tell it to anyone ! » (C’est bon pour vous mais ne le dites à personne d’autre). Ben oui tu m’étonnes, on va se gêner !
Ils récupèrent nos documents et remplissent le visa. Cette bataille aura été beaucoup plus courte et moins usante que la première.

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Quatrième bataille : celle qui n’aura pas lieu

9h45 : Nous attendons que les visas soient tamponnés. On sait qu’ils essayent ici aussi de détourner 2$ au passage. Nous ayant vu ne rien lâcher juste avant, ils ne nous les demandent même pas mais on sent une petite rancoeur de leur côté quand ils nous balancent les passeports tamponnés.

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VICTOIRE PAR CAPITULATION !

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VICTOIRE !!!

Victoire, armistice et célébration !

9h55 : Nous sortons de la zone de guerre, fiers de nous être livrés corps et âmes dans la bataille, fiers d’avoir lutté, à notre échelle, contre la corruption, et heureux d’avoir relevé le défi du jour. Ce passage de frontière aurait pu être une formalité à 40$, on en a fait une épopée dont on se souviendra toute notre vie. Nous célébrons enfin cette victoire totale par une magnifique danse de joie qui amuse beaucoup le premier civil cambodgien que l’on croise. Il nous prend en photo.

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Danse de la victoire

Satisfaits mais épuisés, nous nous retrouvons autour d’une bière dans le bar qui sert de départ au minivan pour Siem Reap. Notre première bière cambodgienne a un vrai goût de satisfaction personnelle.

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Santé !

Le passage de frontière nous a pris moins de 2 heures, nous avons en tout et pour tout économisé 20$ (soit le budget d’un jour au Cambodge pour une personne) et nous avons surtout gardé nos principes moraux saufs, tout en nous amusant beaucoup !
Il nous reste plus d’1h30 à tuer avant le départ du minivan. Nous en profitons pour sympathiser plus longuement avec nos amies hollandaises et avec Julien et Clothilde, un couple de Français passés juste après nous à la frontière. Eux avaient déjà leur visa (fait en France), mais les douaniers cambodgiens ont tenté de leur extirper 2$ par tampon d’entrée. Nous ayant vu passé juste avant eux, ils ont simplement dit « hors de question, les autres Français qui viennent de passer n’ont rien payé ! ». On part tous à Siem Reap par le même minivan. Cool ! On passe le trajet à papoter et on prend plaisir à se donner rendez-vous le lendemain soir en ville pour dîner et boire un verre tous ensemble !


  1. Merci aux blogs suivants pour leurs précieux conseils !
    Marc & Laurenne
    Tornayrlines
    Les Gros Sacs
    You make me travel
    6 mois en cavale
  2. Certains bloggeurs utilisent également l’argument « Donnez moi un reçu pour les 2$ que vous me demandez ». Reçu qu’ils ne peuvent bien évidemment pas fournir. C’est un argument qu’on a simplement oublié d’utiliser une fois dans la bataille.
  3. Nous avons une pensée émue pour tous les touristes belges tombés sous les feux ennemis cette matinée là.

4 réflexions sur “Laos – Cambodge, un passage de frontière terrestre rock n’roll

  1. armelle etrillard dit :

    Ah! Qu’est ce que je m’amuse à vous lire ….. vous êtes de combattants !!! jJ’en profite pour vous souhaiter… tout ce que vous voulez pour l’année en cours et aussi ….pour la suite. Bisous affectueux,pluvieux ,venteux… la Bretagne en hiver…..quoi!!!
    tatarmelle

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    • Violaine dit :

      Nous aussi, on s’amuse beaucoup quand on se rappelle les moments compliqués. Même si sur le moment, on ne fait pas toujours les fiers… Merci beaucoup pour ton message. Nous te souhaitons également une excellente année et on te fait plein de bisous !

      J'aime

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